Les grecs et leurs mythes : un exemple.

La plupart des religions actuelles possèdent des récits mythologiques, c’est-à-dire des récits d’une époque ancienne peuplées de créatures fabuleuses, de héros aux exploits improbables, d’événements incompréhensibles.

Pourtant, croire avec une conviction inébranlable en ce genre de mythes n’est pas toujours évident.

De la même manière que les récits bibliques sont de plus en plus souvent remis en question, et n’apparaissent plus comme des faits véritables mais comme des métaphores, de nombreuses personnes des époques anciennes n’ont pas crus aux mythes qui allaient avec leurs croyances.

Voyons un exemple précis.

 

Les pommes d’or du jardin des Hespérides.

L’histoire est généralement connue de tous : Héraclès, le plus important des héros grecs, accomplit douze travaux, c’est-à-dire douze taches extraordinaires.

Parmi les douze, il doit combattre des créatures féroces (comme le sanglier d’Érymanthe), accomplir des actes a priori impossibles (nettoyer les étables d’Augias), ou récupérer certaines choses (comme la ceinture d’Hippolyte).

L’un des travaux consiste à rapporter les pommes d’or du jardin des Hespérides, quelque part dans ce qu’on appelle l’Afrique aujourd’hui, pommes qui sont gardées par un dragon.

Dans le récit, Héraclès parvient à ne pas combattre le dragon : par la ruse, il convainc Atlas d’aller lui chercher les pommes, Atlas étant le père des Hespérides.

 

Les moutons dorés.

Je n’ai pas en tête le nom d’un seul auteur grec qui remette en question l’existence de Héraclès, ni même la réalité de ses exploits, mais il y en a certains qui ne croyaient clairement pas aux dragons et aux autres créatures fabuleuses.

Ceux-ci ont tenté d’expliquer les fables, de rendre possibles ces récits mythologiques, sans pour autant les rejeter complétement.

Dans cet exemple précis, il y a deux choses qui paraissaient fausses à certains grecs : d’un part la présence de ce dragon, d’autre part l’idée qu’il puisse exister des pommes d’or.

Aujourd’hui, on chercherait de quel fruit exotique inconnu des Grecs il s’agissait : un agrume, un coing ? Mais en grec ancien, il existe autre chose : le mot μῆλον signifie à la fois « pomme » et « mouton ».

Et dérober un troupeau est bien plus logique que de d’emparer de pommes d’or. Il y a d’ailleurs des dizaines de récits dans la mythologie où un héros s’empare de bœufs ou d’animaux, qui constituaient une richesse à l’époque. Héraclès lui-même le fait de nombreuses fois.

 

Palaïphatos, Histoires incroyables.

Palaïphatos, dans cette œuvre, tente de rationaliser une cinquantaine de mythes grecs, des centaures à Dédale et Icare s’envolant avec des ailes collées. Si certaines explications sont intéressantes, d’autres sont ridicules.

Par exemple, l’histoire XXI, sur Dédale, est pertinente. La légende dit que Dédale avait sculpté des statues qui pouvaient marcher. Palaïphatos en dit ceci : « Autrefois, les statuaires et les sculpteurs représentaient les pieds joints ensemble, et les bras alignés le long du corps. Dédale, le premier, représenta un pied décalé par rapport à l’autre afin de donner l’impression de mouvement. […] C’est ainsi qu’on disait de Dédale qu’il faisait des statues en mouvement. » Il faut donc comprendre que les « statues qui marchent » ne sont que des statues représentant des personnes en train de marcher, puis que le mythe est né d’une mauvaise interprétation.

Inversement, d’autres explications sont peu convaincantes : pour expliquer la fable d’Actéon dévoré par ses chiens (qui lui paraît absurde parce qu’un chien ne peut pas s’en prendre à son maître selon lui), il affirme qu’Actéon est mort en réalité de misère, ruiné par l’entretien de ses meutes, que pour cela on disait de lui « Pauvre Actéon, ses chiens l’ont saigné à blanc ! ».

Quoi qu’il en soit, chez lui comme chez d’autre, il y a une volonté d’expliquer les mythes, d’y trouver un fondement raisonnable.

Voici son récit sur les pommes d’or. La traduction est de Ugo Bratelli.

XVIII. Les Hespérides.

On dit que les Hespérides étaient des femmes, qu’elles possédaient des pommes d’or sur un arbre gardé par un dragon ; que ces fruits furent le motif d’une expédition d’Héraclès. La vérité est celle-ci.

Originaire de Milet, Hespéros habitait en Carie ; il avait deux filles qu’on appelait les Hespérides. Il possédait de belles brebis, bonnes productrices de laine, d’une espèce qui existe encore de nos jours à Milet. C’est pourquoi on les qualifiait « d’or ». L’or est en effet très beau, et elles également étaient très belles. Les brebis étaient appelées mêla[1]. Ayant aperçu les animaux, qui paissaient le long de la mer, Héraclès les regroupa et les fit monter sur son navire ; il tua leur berger qui se nommait Dragon ; puis il les conduisit chez lui. C’était à une époque où Hespéros était mort, mais pas ses filles. Les gens disaient alors : « Nous avons vu les pommes/brebis d’or qu’Héraclès a dérobées aux Hespérides, après avoir tué leur gardien, Dragon ».

D’où le mythe.

 

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique.

Diodore est un historien. Auteur d’une œuvre en quarante volumes (dont la plupart ont été perdus), il retrace l’intégralité de l’histoire gréco-romaine. Les premiers volumes sont consacrés à la mythologie, mais Diodore prend à ce sujet beaucoup de recul. Il décrit les mythes sous une forme assez peu extraordinaire, n’en gardant pas les éléments fabuleux, et distingue vraiment l’Histoire et la Mythologie.

Voyons ce qu’il dit sur les pommes d’or dans son livre IV. La traduction est de mon cru.

IV, 26, 3.

Son dernier travail fut de rapport les pommes d’or des Hespérides, alors il navigua de nouveau vers la Lybie. Au sujet de ces pommes, l’avis des mythographes est partagé. Certains affirment qu’il y avait dans des vergers appartement aux Hespérides, en Lybie, des pommes d’or ; alors que d’autres disent que les Hespérides possédaient de troupeaux de brebis d’une grande beauté, et que cela leur avait fait prendre le surnom de « brebis dorées », de la même manière que l’on surnomme Aphrodite la dorée en raison de sa beauté.

Quelques-uns enfin disent que ces brebis étaient d’une couleur particulière, proche de l’or, et que Dragon est le nom du gardien du troupeau, homme fort et courageux qui tuait tous ceux qui avaient l’audace d’essayer de lui ravir son bétail. Mais chacun est libre de croire ce qu’il voudra à ce sujet.

IV, 26, 4.

Quoi qu’il en soit, Héraclès tua le gardien des pommes/moutons et les apporta/amena à Eurysthée. Ayant accomplis ses travaux, il s’attendit à recevoir l’immortalité, comme prophétisé par Apollon.

Dans la dernière phrase, la formulation joue sur le sens du mot, de sorte qu’il n’est pas possible de la traduire sans respecter l’ambiguïté du sens du mot μῆλον.

 

 

Conclusion.

Il y a deux mille ans déjà, certains remettaient en cause la véracité des mythes. Ces histoires n’avaient pas de statut sacré, et l’on trouve beaucoup d’auteurs pour les modifier (comme les Tragiques, qui composaient des pièces de théâtre en bousculant souvent les récits traditionnels) ou de les critiquer (comme dans les deux exemples donnés ici, mais aussi bien d’autres).

Il n’est donc pas nouveau, pour l’Homme, de rejeter ou d’essayer d’expliquer ce qui apparaît comme manifestement faux, impossible.

Au-delà des mythes des héros grecs, certains auteurs étaient même des athées, convaincus que les Dieux eux-mêmes n’étaient que des hommes dont l’histoire, à force d’enjolivement, les aurait transformé en divinités. C’est notamment le cas d’Évhémère, un auteur dont l’œuvre est cependant perdue aujourd’hui. Il considérait le panthéon des dieux comme des mortels, rois et héros d’une époque ancienne, et que leur souvenir s’était peu à peu transformer pour devenir les mythes tels qu’ils existent aujourd’hui.

 

[1] Le mot grec mêla signifie à la fois brebis et pomme.

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