Kaïnan ou l’anomalie de la généalogie biblique.

Comme dans de nombreux autres textes mythologiques, il existe dans le Tanakh et dans la Bible de longues généalogies. Il est intéressant de les comparer, puisque lorsqu’elles évoquent les mêmes lignées, elles présentent des différences.

Ici, nous allons nous intéresser à un personnage précis : Kaïnan. D’autres exemples du même genre existent.

 

La descendance de Sem.

Dans les textes, après le Déluge, les seuls êtres humains encore en vie sont Noé, ses trois fils et leurs femmes. Dans le livre de la Genèse, c’est l’occasion d’une généalogie qu’on appelle la Table des peuples : les fils de Noé, ainsi que leurs enfants mâles, donnent naissance à toute l’humanité, chaque enfant mâle formant un peuple.

Sem, l’un des trois fils de Noé, est l’ancêtre des Sémites.

La Table des peuples n’est pas la seule généalogie des enfants de Sem : le chapitre suivant de la Genèse la reprend avec plus de détails, car il va être question d’Abraham, un descendant de Sem.

Le premier livre des Chroniques, lui, commence par neuf chapitres de généalogies s’étendant d’Adam jusqu’aux premiers rois d’Israël.

Enfin, l’Évangile selon Luc dresse l’ascendance de Jésus et remonte jusqu’à Adam.

Comparons ces listes à partir de Noé :

Genèse 10 Genèse 11 1 Chroniques 1 Luc 3
Noé Noé Noé Noé
Sem Sem Sem Sem
Arpacschad Arpacschad Arpacschad Arphaxad
Kaïnam
Schélach Schélach Schélach Sala
Héber Héber Héber Eber
Péleg Péleg Péleg Phalek
Etc. Etc. Etc. Etc.

La transcription des noms est différente après Sem, l’Ancien Testament étant écrit en Hébreux et le Nouveau en grec ; elles s’expliquent donc aisément.

Néanmoins, un nom diffère, puisque seul Luc évoque ce Kaïnam, qui s’intercale entre Arphaxad et Sala.

Il y a là une contradiction.

 

Une première explication superficielle.

L’explication généralement donnée, du moins sur Internet, est que la liste de Luc est plus complète, mais que les listes de l’Ancien Testament sont tout de même correctes ; il suffit de lire « Schélach petit-fils de Arpacschad » au lieu de « Schélach fils de Arpacschad », en comprenant le mot comme signifiant « descendant » et non pas strictement « fils ».

Ainsi, les listes sont déclarées compatibles, et la Bible correcte.

D’une part cette explication est douteuse, d’autre part elle témoigne d’une grande méconnaissance de la tradition manuscrite, nous le verrons. Il s’agit de l’explication la plus fréquente sur Internet, et elle est donnée par des personnes qui ne font que lire leur texte moderne sans recul.

En fait, cette explication est très mauvaise du point de vue de l’histoire du texte, mais également du point de vue du texte lui-même : dans Genèse 10 et 1 Chroniques 1 il s’agit de listes brutes, et l’explication pourrait fonctionner (même si l’on voit mal pour quel motif le texte passerait du grand-père au petit fils directement, et surtout pour quel motif il manquerait ce seul nom), mais dans Genèse 11 la liste est très détaillée, avec notamment l’âge de chaque personnage au moment de la naissance de son premier fils et au moment de sa mort. À cet endroit, il est manifeste que le mot signifie proprement fils et non pas descendant, et tout aussi clairement il paraît difficile d’intercaler un personnage entre Arpacschad et Schélach pour faire du premier le grand-père du second. D’autant plus que dans ces conditions, Arpacschad devrait devenir grand-père de Schélach à seulement trente-cinq ans.

Tout cela n’est pas cohérent.

 

L’hypothèse de la faute de copiste dans Luc.

Certains auteurs avancent l’idée d’une faute de copiste. Ce qui revient à dire que le texte biblique était initialement parfait (car d’inspiration divine) et que l’erreur actuelle est due à une faute humaine lors de la copie du texte.

La faute s’expliquerait alors ainsi : la liste de Luc n’étant qu’une suite de noms séparés par « fils de » (en grec, uniquement séparé par le mot τοῦ), il est possible, par exemple en fin de ligne, que « fils de Caïnan » (τοῦ Καϊνάν) qui apparaît deux ou trois lignes plus loin, ait été malencontreusement dupliqué. Le Kaïnan antédiluvien, présent dans toutes les généalogies, aurait ainsi été dupliqué, mais uniquement dans Luc. Ce genre de fautes est effectivement fréquent dans les manuscrits, quel que soit le texte ou l’époque.

C’est donc une idée très simple et tout à fait cohérente, mais elle ne plaît pas à tout le monde : il faut pour l’accepter reconnaître que le texte biblique d’aujourd’hui est corrompu. Les savants, souvent croyants, devaient donc trouver une explication qui ne violente pas leur foi ; à savoir uniquement des solutions dans laquelle la Bible est vraie et n’a pas été altérée.

Cependant, avant d’envisager d’autres pistes, voyons ce que l’histoire du texte a à nous raconter.

 

Une variante généalogique dans l’Ancien Testament.

Lorsque l’on affirme que l’Ancien Testament ne connaît pas ce Kaïnan, on parle en fait de la version massorétique. Mais il existe d’autres versions du Tanakh, qui comme tous les textes anciens est très différents d’un manuscrit à l’autre, d’une famille de manuscrits à une autre.

Dans l’une des autres versions de la Genèse, on retrouve ce personnage, absent des textes modernes basés sur le texte massorétique : le livre de la Genèse de la Bible des Septantes donne la même généalogie que Luc.

La Septante est une traduction du Tanakh en koinè, la langue grecque en usage entre Alexandre le Grand et Constantin Ier. Mais au-delà de la traduction, sa source est différente de l’actuel texte hébreux qui fait référence, le texte massorétique. Ces deux versions remontent elles-mêmes à une source plus ancienne mais perdue. C’est donc un témoin important des Écritures, et pas seulement une traduction.

Ainsi, lorsque le texte de la Septante est différent, il ne s’agit pas forcément d’une erreur de copie ou d’une faute de traduction. Il s’agit simplement d’une tradition différente.

Voyons les passages de la Genèse dans cette version.

καὶ Αρφαξαδ ἐγέννησεν τὸν Καιναν, καὶ Καιναν ἐγέννησεν τὸν Σαλα, Σαλα δὲ ἐγέννησεν τὸν Εβερ.

Et Arphaxad engendra Kainan, et Kainan engrendra Sala, Sala qui engendra Eber.

Septante, livre de la Genèse, X, 24.

Ici, comme dans l’Évangile selon Luc, ce Kaïnan vient s’intercaler entre Arphaxad et Sala.

12 καὶ ἔζησεν Αρφαξαδ ἑκατὸν τριάκοντα πέντε ἔτη καὶ ἐγέννησεν τὸν Καιναν.

13 καὶ ἔζησεν Αρφαξαδ μετὰ τὸ γεννῆσαι αὐτὸν τὸν Καιναν ἔτη τετρακόσια τριάκοντα καὶ ἐγέννησεν υἱοὺς καὶ θυγατέρας καὶ ἀπέθανεν. Καὶ ἔζησεν Καιναν ἑκατὸν τριάκοντα ἔτη καὶ ἐγέννησεν τὸν Σαλα. καὶ ἔζησεν Καιναν μετὰ τὸ γεννῆσαι αὐτὸν τὸν Σαλα ἔτη τριακόσια τριάκοντα καὶ ἐγέννησεν υἱοὺς καὶ θυγατέρας καὶ ἀπέθανεν.

12 Et Arphaxad atteignit l’âge de cent trente-cinq ans, et engendra Kaïnan.

13 Et Arphaxad vécu après avoir engendré Kaïnan quatre cent trente ans, et engendra des fils et des fils, et mourut. Et Kaïnan atteignit l’âge de cent trente ans et engendra Sala. Et Kaïnan vécu après avoir engendré Sala trois cent trente ans, et engendra des fils et des filles, et mourut.

Septante, livre de la Genèse, XI, 12 et 13.

Il existe ici deux différences majeures entre la Septante et le texte massorétique : d’une part ce Kaïnan qui n’existe que dans la Septante, d’autres part les durées de vie des patriarches, complétement différentes entre les deux versions : il s’écoule environ deux mille ans entre Adam et Abraham dans le texte massorétique, contre trois mille cinq cents dans la Septante. Ici, Arphaxad devient père à cent trente-cinq ans, contre seulement trente-cinq dans la version massorétique.

 

Les différentes versions.

Outre la Genèse de la Septante, qui connaît ce Kaïnan, et la Genèse du texte massorétique, qui ne le connaît pas, il existe d’autres versions de l’histoire.

La version samaritaine, issue d’une troisième tradition, présente encore des différences : Kaïnan n’y est pas mentionné, mais les durées de vie des patriarches sont pour cette liste bien plus proches de celles de la Septante (alors que pour les patriarches antédiluviens elles sont similaires à celles du texte massorétique). Ce texte est considéré comme sacré par les Samaritains (dont la religion est fondée sur un texte sacré comprenant un Pentateuque différent de celui des Juifs, et excluant tous les autres livres du Tanakh).

On peut encore citer un autre livre : le Livre des Jubilés. Il couvre globalement les mêmes événements que la Genèse, et fait partie du canon de l’Église éthiopienne orthodoxe. C’est donc, une fois encore, un texte considéré comme sacré par certains.

Le Livre des Jubilés, issu d’un probable original rédigé en hébreux au deuxième siècle de notre ère, a été conservé en Éthiopie mais a disparu partout ailleurs depuis des siècles. Il existe des manuscrits complets en guèze, ainsi que des fragments de la version hébraïque et de la version grecque.

La différence avec le livre de la Genèse tel qu’il existe dans la Torah est essentiellement liée à ces jubilés : tout le livre est organisé autour d’une chronologie faite en années, en semaines d’années (soit sept ans) et en jubilés (valant sept fois sept soit quarante-neuf ans).

Autre différence notable, à mon sens : les noms des femmes est donné. Dans le Livre de la Genèse, seuls les hommes (à quelques exceptions près) sont nommés. Leurs mères, femmes et filles ne le sont presque jamais. Le Livre des Jubilés donne le nom de toutes les femmes des patriarches, ainsi que leur ascendance. On peut ainsi remarquer, par exemple, que les premiers hommes bibliques épousent leurs sœurs, puis leurs cousines germaines, puis des femmes de moins en moins proches.

Le Livre des Jubilés dit ceci (chapitre 8) :

Au commencement de la 1re semaine du 29e  jubilé, Arpachshad prit pour lui une femme et son nom était Rasueja, fille de Susan la fille d’Elam, et dans la 3e année de cette semaine elle lui porta un fils et il appela son nom Kaïnam. Et le fils grandit et son père lui apprit à écrire et il alla se chercher un endroit pour se mesurer une ville et il trouva un écrit que les [générations] précédentes avait gravé sur le roc et il lut ce qu’il y avait dessus et le retranscrit et pécha à cause de cela, car il contenait l’enseignement des vigiles suivant ce qu’ils faisaient pour observer les signes du soleil, de la lune et des étoiles dans tous les signes du ciel. Et il écrit cela et ne dit rien à ce sujet, car il avait peur d’en parler à Noah et qu’il devienne en colère contre lui à cause de ça.

Et dans la 1re année de la 2e semaine du 30e jubilé, il prit pour lui une femme et son nom était Melka, fille de Madaï le fils de Japheth, et dans la 4e année il eut un fils et appela son nom Shelah, car [dans la 4e année qu’il fut né], il dit : – Vraiment j’ai été envoyé.

Là encore, ce Kaïnan apparaît, et là encore de nombreux détails sont apportés sur sa vie.

Je précise une dernière fois que ces trois textes (Tanakh juif massorétique, Pentateuque samaritain et Livre des Jubilés éthiopien), pourtant bien différents, sont considérés comme sacrés par une communauté religieuse. J’ai volontairement écarté d’autres versions, comme celle de Flavius Josèphe, qui ne sont vues comme sacrées par personne.

 

Qui influence qui ?

Ainsi donc, Luc, en 3, 35 et 36, suit la liste des Septantes, à savoir la seule version grecque de la bible en ce temps-là, et donc peut-être la source biblique de cet écrivain de langue grecque.

Si Luc s’oppose à l’Ancien Testament dans la généalogie de Jésus, c’est donc peut-être parce qu’il utilise comme source une version différente de la version en Hébreux qui a fait foi par la suite pour le Tanakh. La contradiction viendrait alors de ceci : s’appuyant sur un Tanakh rédigé dans sa langue, Luc copie simplement une ancienne généalogie, ignorant sans doute que la Septante comporte des différences par rapport à ce qui deviendra la version de référence.

On peut aussi reprendre l’hypothèse de la faute de copie dans Luc : il est possible qu’à la suite de cette erreur, la version grecque de l’Ancien Testament ait secondairement été harmonisée sur son texte. (Les manuscrits les plus anciens de la Septante contiennent déjà le Nouveau Testament.)

Le seul problème de cette idée est qu’une telle harmonisation de la Septante et de l’Évangile selon Luc pose alors un plus grave problème : dans la Septante, il est précisé pour Kaïnan des durées de vie (cent trente ans avant la naissance de son fils, et trois cent trente ensuite). Auraient-elles été inventées de toute pièce pour faire correspondre les deux textes ?

Difficile à dire. D’autant que les durées de vie des patriarches ne correspondent jamais entre la Septante et le texte massorétique. Et si c’est le cas, cela signifie que les manuscrits contenant la Septante sont des forgeries. Ce qui est un problème de taille là encore, car si l’Ancien Testament est aujourd’hui basé sur le texte massorétique, le Nouveau Testament est basé sur des manuscrits bibliques comportant en guise d’Ancien Testament la version de la Septante.

En effet, parmi les quatre plus anciens et plus fiables manuscrits de la Bible (Codex Sinaiticus, Codex Alexandrinus, Codex Vaticanus et Codex Ephraemi Rescriptus), tous contiennent la Septante et non le texte massorétique. Les Bibles modernes, donc, ont donc une double origine : le Nouveau Testament est basé sur leur texte, mais l’Ancien Testament provient de la version massorétique (et celle de ces mêmes manuscrits est donc rejetée).

En tout cas, des quatre, seul le codex Alexandrinus contient encore ce passage de la Genèse (les autres sont très lacunaires). Et il mentionne bien ce Kaïnan, tout comme le fait Luc plus loin dans ces quatre manuscrits.

Que le texte Luc contienne une faute de copie qui aurait ensuite été répétée dans la Septante, ou que la version différente de la Septante ait servie de source à l’évangéliste, je ne saurais le dire.

Mais dans les deux cas, cela est intéressant à savoir.

 

Résumé.

Kaïnan est donc présent dans :

  • la Septante ;
  • l’Évangile selon Luc ;
  • le livre des Jubilés.

Les deux premiers appartiennent à une même tradition manuscrite, mais seul l’un des deux appartient aujourd’hui au canon.

Il est absent dans :

  • le texte massorétique ;
  • le Genèse samaritaine.

Le texte massorétique est celui actuellement retenu comme canonique par le Judaïsme et la plupart des branches du Christianisme (mais cela n’a pas toujours été le cas).

 

Conclusion.

La Bible, lorsqu’elle évoque plusieurs fois une même chose, parvient souvent à des incohérences. Ici, on voit cependant la complexité d’une simple comparaison du texte actuel : les variantes entre plusieurs manuscrits, parfois, sont la source d’erreurs et contradictions du texte.

De la même manière, la découverte dans les années cinquante des manuscrits de la mer Morte, a beaucoup apporté à la recherche biblique : il y a beaucoup de différences entre ceux-ci et le texte massorétique, dont on pensait jusque-là qu’il était bien préservé (bien que les plus anciens manuscrits remontent seulement au IXe siècle, soit cinq siècles après les plus anciens manuscrits de la Septante).

Il est difficile de conclure quoi que ce soit ici, faute d’une analyse vraiment détaillée, mais déjà il se dégage une chose : interpréter la Bible nécessite le recours à la tradition manuscrite, ce qui n’est pas souvent fait sur Internet, ou qui est souvent fait pas conviction religieuse, donc en sélectionnant soigneusement les informations.

En outre, un problème qu’il est difficile de jauger : de très nombreux chercheurs parmi ceux qui se sont penchés sur la question sont des chrétiens convaincus, dont les articles sont des tentatives assumées de ne pas décrédibiliser la Bible. Et je parle ici de la recherche dûment publiée, pas des articles sur Internet.

 

 

Note.

Les passages bibliques traduits sont issus de la traduction de Segond (1910), sauf ceux de la Septante qui sont de mon cru, et celui des Jubilés dont je n’ai pas pu trouver le nom du traducteur, et qui semble avoir été traduit du guèze à l’anglais puis de l’anglais au français.

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